Cloches & Rage au Bellu

2.07.16
de editeur

Un jour avant la clôture du festival, le Belluard continue de nous surprendre. Les propositions artistiques restent éclectiques, parfois électriques et exaltantes, parfois plutôt douces et champêtres.  En tout cas, elles sont fortement musicales. On a aimé, ces derniers jours, laisser bercer nos oreilles aux récits de Pierre Mifsud dans la Conférence de choses ou les faire voyager hors les murs de Fribourg pour une symphonie de cloches suspendues au cou des vaches (Ring the cows, Alain Bellet).

Hier soir, nous nous rassemblions au Belluard pour un cocktail explosif : à peine installés, un groupe  suisse de sonneurs de cloche a ouvert le bal, frappant d’énormes cloches sous le regard stupéfait des spectateurs et de la directrice du festival. Leur performance tonitruante était une surprise, comme la promesse d’une soirée ahurissante.

Patricia Draeger et Albin Brun sont alors entrés en scène, leurs accordéons sous le bras, et ont entamé un concert doux et singulier, mélange de traditions suisses, balkaniques et italiennes sur un fond de jazz. On a été très touchés par leur complicité, leurs regards tendres et leur simplicité qui contrastait avec leur grande virtuosité. Un beau rapport entre la scène et la salle s’est installé, des rires, et beaucoup d’écoute.
Et puis, noir.

En contre-jour, on aperçoit des silhouettes, et soudain des voix qui s’élèvent dans la nuit fribourgeoise. Des voix comme celles qu’on aimait entendre dans les films d’Emir Kusturica, la voix des chants traditionnels d’Europe de l’est, avec ses dissonances, sa grande mélancolie et sa colère de vivre.

Et alors débarquent sur scène six femmes, le visage grimé de blanc et les yeux hyper pétillants. Ce sont les Dakh Daughters, filles d’une troupe de théâtre basée à Kiev (UK) appelée Dakh. Elles nous proposent un cabaret-freak, mélangeant les genres, reprenant à la fois les codes du burlesque, du clown triste et de la satire, se refusant de s’assigner à une esthétique dominante. S’y croisent et s’entremêlent alors des chants traditionnels ukrainiens (le Donbasse, complainte folklorique révolutionnaire), des morceaux de rap sur fond de poèmes ukrainiens, des voix de reggae-man, des cris et des souffles… Les musiciennes, multi-instrumentistes, passant sans difficulté du synthé. à la contrebasse, de la batterie au violoncelle, de la flûte traversière à l’accordéon, de la guitare au didgeridoo, sont impressionnantes de vivacité.

Tout au long de leur show bien huilé, elles revendiquent leur forte présence féminine (et ça fait du bien!) tout en portant un regard à la fois moqueur et absolument sérieux sur notre époque. Elles lancent des cris contre l’absurdité, contre le dérisoire et notre impuissance face à une humanité dont on ne comprend pas « pourquoi elle fait du mal » alors qu’elle semblait si bien dotée. Leur humour noir se transforme alors en combat revendicatif, pour le pouvoir et la liberté. En effet, le cabaret glisse rapidement vers un message de rage et d’espoir pour un pays qui essuie une révolution et des conflits internes et externes plutôt schizophréniques.

Si la mécanique de leur spectacle fonctionne parfaitement, c’est également grâce à leurs voix et leurs corps qu’elles n’ont de cesse de faire déborder, comme pour sortir de carcans bien trop étroits imposés par un système politique qui tente, vainement, de contenir leur rage de vivre. Là, ça explose. Les spectateurs, debout, frappent dans les mains, crient, dansent. Ils renouent avec quelque chose de grand et de nécessaire.

C’est jubilatoire et vivifiant. Ça fait beaucoup de bien.

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